Khawater : Dortoir ou réfectoire ? A toi de voir_8

D’un cœur LMR, le mercredi 30 avril 2014

 

 

Dortoir ou réfectoire ? A toi de voir.

 

Episode 8 :

 

Enfin, on dormait. Comme on pouvait, mais on dormait.

 

 

On dormait parce qu’on arrivait à oublier que nos lits n’avaient rien de douillet. On dormait parce que nos corps le réclamaient. On dormait parce qu’on était à court d’idées et qu’il n’y avait plus personne à emmerder.

Tu me suis ? J’en doute fort, parce qu’il est midi, on fait nos lits puis on part déjeuner.

C’est le réfectoire qui nous attend. Tu as oublié ?

Un peu d’intérêt, sinon je laisse tomber.

 

Comment oublier ? Ma parole. Là, maintenant, après tant d’années ! Le menu hebdomadaire est plus dans nos mémoires que tout autre chose. Gravé, mémorisé, peut être parce que figé. Non seulement dans nos cervelles, qu’il fallait nourrir, mais plus encore dans nos désirs qu’il fallait assouvir. Y avait-il derrière un plaisir ? Question très difficile à circoncire.

 

Merde ! Encore une revue. Une énième mais pas l’ultime.

 

Tu te souviens de la ruée ? Oui, toujours d’actualité. Parce que là, on pouvait entendre les gargouillis depuis Kénitra. Il y avait certes des bataillons de grenouilles qui squattaient de manière régulière et parfaitement symbiotique notre espace vital, mais là, elles étaient dépassées question mélodies. Nos estomacs pouvaient faire concurrence au philharmonique de Londres question bruitage et sons venus d’ailleurs. Donc au lâchage, ton instinct de conservation reprenait le dessus sur le semblant d’humain qu’il y avait encore en toi. La meilleure part, le meilleur morceau, le plus de calories possibles, le plus vite possible. Rien de cela ne nous était visible. Aujourd’hui, que dire si ce n’est qu’on était risible.

 

Une fois dedans, tout en passant sous silence les conditions de notre débarquement, tu te retrouves en face de tes copains de table. Il est vrai que ce sont tes copains, parce que tu les as choisis, qu’ils t’ont également choisis, mais crois moi, le moment du repas, ils n’étaient plus copains. Tu n’étais plus copain non plus. Ton seul et unique copain, c’était l’indéboulonnable verre rond Duralex. Avant chaque repas, tu priais pour qu’il soit de ton côté, tu priais pour qu’il te favorise, tu priais pour qu’il vienne à ton secours, et tu finissais toujours par le maudire. Les besoins de ton corps n’avaient aucune limite, ta faim te faisait perdre le sens de l’éthique, pour que finalement, tes papilles expriment ton côté cynique. Après moi, le déluge.

 

Tous les coups fourrés étaient alors permis. Cracher dans la soupière, subtiliser au moindre moment d’inattention, contester à tout bout de champs, et j’en passe. L’instinct de conservation en quelque sorte. On perdait toute trace d’humanisme qui pouvait encore exister en nous dans ces moments. J’en connais un chapitre, car, vois-tu, j’ai un petit chien qui fait partie de ma vie depuis bientôt huit ans. Je l’aime, et il me le rend bien, car à chaque fois que je retourne à la maison, il est tout content de me voir. Comment je le sais ? Il n’arrête pas de me le faire montrer. Il me saute dessus, me lèche les mains et les pieds, remue sa petite queue pour m’exprimer la joie qu’il éprouve à me revoir. Bref, tu dois connaitre. Pourtant, dès que je lui dépose ses croquettes, j’ai intérêt à vraiment m’éclipser, car il suffit que je touche à sa petite gamelle, et voilà qu’il me sort ses petits crocs. Étions-nous pareils ? Absolument pas, ne sommes-nous pas des humains après tout ?

 

T’es tranquille là ?

 

Pas de susceptibilité précise ? Tant mieux.

 

Personnellement, plus je pense à mon chien, plus je me revois en lui. On touchait à ma gamelle, je sortais les crocs. Triste mais réelle image que je garde de moi-même. Bien avant que le Duralex ne commence sa rotation, j’étais déjà en phase de mutation. Bien avant que le réfectoire ne nous reçoive, j’appréhendais que le destin ne me déçoive. Bien avant que la revue soit terminée, j’avais déjà un plan peaufiné. Bien avant que le déjeuner n’arrive, j’étais déjà sur le qui vive.

 

Etais-je le seul à penser qu’un jour j’aurais un compagnon qui interpellerait ma mémoire ? (A suivre…).

 

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